« La beauté est dans l’œil de celui qui regarde. »
C’est l’une de ces idées que nous avons répétées si souvent qu’elle semble être une vérité incontestable. Le goût est personnel. Chacun aime des choses différentes. Fin de la discussion.
Sauf que… ce n’est pas exactement ce que nous observons.
Si le goût était purement subjectif, les tendances n’existeraient pas.
Des générations entières ne commenceraient pas soudainement à s’habiller de la même manière. Les marques de luxe ne convergeraient pas vers les mêmes codes visuels. Le minimalisme ne remplacerait pas le maximalisme. Des millions de personnes ne décideraient pas indépendamment qu’une paire de baskets est désirable tandis qu’une autre est embarrassante.
Il se passe donc autre chose.
Nos goûts ne naissent pas dans le vide

Chaque préférence que nous avons est façonnée par des forces invisibles.
- Notre enfance.
- Notre culture.
- Les personnes que nous admirons.
- Les choses que nous voyons encore et encore.
- Le statut que nous recherchons inconsciemment.
- La première fois que vous écoutez une chanson, elle peut vous sembler étrange.
- À la dixième écoute, elle est devenue votre préférée.
Les psychologues appellent cela l’effet de simple exposition : le fait d’être exposé de manière répétée à quelque chose augmente notre appréciation à son égard. Nous confondons souvent la familiarité avec la préférence.
Notre goût nous semble profondément personnel parce que nous assistons rarement à la manière dont il se construit.
Mais alors, pourquoi le kitsch existe-t-il ?
Le kitsch est l’un des indices les plus intéressants.
Pensez aux colonnes en faux marbre, aux ornements dorés démesurés, aux montres de luxe contrefaites, aux intérieurs « luxueux » aux couleurs néon, ou encore aux posters de motivation surchargés d’effets dramatiques.
La plupart des gens ressentent immédiatement que quelque chose « ne va pas ».
Pas parce que quelqu’un leur a explicitement appris à le reconnaître.
Mais parce que le goût n’est pas aléatoire.
Nous développons des intuitions communes sur les proportions, l’harmonie, l’authenticité et la retenue.
Le kitsch imite souvent le prestige sans comprendre ce qui lui donne réellement sa valeur.
Il tente de communiquer le luxe en ajoutant toujours plus.
- Plus d’or.
- Plus de brillance.
- Plus de décoration.
Ironiquement, ce qui paraît souvent luxueux est l’inverse : la confiance, la retenue et l’intention.
Mais le goût n’est pas objectif pour autant

Voici le paradoxe.
De nombreuses choses que nous admirons aujourd’hui étaient autrefois considérées comme de mauvais goût.
- Les baskets n’avaient pas leur place dans la mode de luxe.
- L’anime était considéré comme un phénomène de niche.
- Le streetwear n’était pas considéré comme de la haute couture.
- L’architecture brutaliste était jugée laide.
Certains genres musicaux étaient moqués avant de devenir des références culturelles.
L’histoire est remplie d’esthétiques qui ont commencé comme du « mauvais goût ».
- Le goût évolue donc clairement.
- S’il change avec le temps, il ne peut pas être totalement objectif.
Populaire ne veut pas dire bon

Internet a rendu cette distinction encore plus confuse.
- Un produit peut devenir viral parce que les gens le détestent.
- Un film peut devenir célèbre parce que tout le monde se moque de lui.
- Une publicité peut générer des millions de vues simplement parce qu’elle paraît ridicule.
- L’attention est mesurable.
- Le goût ne l’est pas.
- La viralité nous dit ce que les gens ont regardé.
- Pas ce dont ils se souviendront.
- Pas ce qu’ils garderont précieusement.
- Pas ce vers quoi ils reviendront des années plus tard.
Internet récompense la réaction. Le goût, lui, se construit beaucoup plus lentement.
Alors, qu’est-ce que le goût ?

Le goût n’est ni objectif, ni subjectif.
Il est négocié.
- Entre la biologie et la culture.
- Entre la familiarité et la nouveauté.
- Entre l’expérience personnelle et l’influence collective.
- Entre qui nous sommes…
- …et qui nous essayons de devenir.
La question la plus intéressante n’est peut-être pas :
« Est-ce que j’aime ça ? »
Mais plutôt :
« Pourquoi est-ce que j’aime ça ? »
Parce que la réponse est rarement :
« Je ne sais pas, j’aime simplement. »
Le plus souvent, c’est l’histoire de tout ce qui nous a façonnés silencieusement, bien avant que nous pensions choisir par nous-mêmes.
Votre goût vous appartient. Mais il n’est pas entièrement le vôtre.
Peut-on vraiment exister si tout ce qui nous définit est immédiatement compréhensible ?

Si tout peut être réduit à des catégories, alors la question devient : peut-on exister uniquement à l’intérieur de ce qui est lisible ?
L’idée pourrait être la suivante :
- Pour exister socialement, nous avons besoin d’être lisibles.
- Les autres ont besoin de nous comprendre.
- Les employeurs doivent pouvoir lire notre CV.
- Nos amis doivent pouvoir reconnaître notre personnalité.
- La société fonctionne parce que les individus deviennent prévisibles.
Mais une lisibilité totale a un coût.
- Si chaque décision que vous prenez est déjà attendue…
- Si chaque ambition a déjà été tracée…
- Si chaque réussite suit un scénario familier…
Où commence vraiment ce qui vient de vous ?
- Peut-être que l’individualité n’est pas l’absence d’influence.
- Peut-être est-ce la volonté d’avancer vers quelque chose qui ne peut pas encore être expliqué.
Toute création qui compte commence par être illisible.
- Les impressionnistes semblaient inachevés.
- Le jazz ressemblait à du bruit.
- L’anime était considéré comme enfantin par beaucoup en dehors du Japon.
- Internet lui-même était autrefois vu comme un simple gadget.
La lisibilité arrive souvent après l’innovation.
- Le monde rejette d’abord.
- Puis il questionne.
- Puis il imite.
- Puis il affirme que c’était évident depuis le début.
Alors peut-être que l’existence ne consiste pas à rejeter complètement la lisibilité.
Elle consiste à accepter des périodes d’illisibilité nécessaire.
Parce que si chaque étape de votre vie est déjà parfaitement compréhensible pour tous ceux qui vous entourent…
…vous êtes peut-être simplement en train de suivre un chemin qui existait déjà.
Une phrase qui résume cette idée pourrait être :
« La lisibilité aide la société à vous reconnaître. L’illisibilité est souvent l’endroit où vous vous découvrez. »
Ou encore plus simplement :
« Les parties de vous qui comptent le plus sont souvent illisibles au début. »
C’est une idée plus nuancée que de dire que « suivre la lisibilité signifie ne pas exister ». Elle reconnaît que la lisibilité a une fonction, tout en affirmant que l’authenticité commence souvent là où la lisibilité s’arrête temporairement.
À quel moment une stratégie de survie devient-elle qui nous sommes ?

Un enfant apprend très tôt à survivre dans un monde social.
- Il apprend à lire les visages.
- Il apprend quels comportements provoquent un sourire.
- Il apprend quelles actions apportent de l’approbation et lesquelles provoquent du rejet.
Un enfant qui demande : « Est-ce que j’ai le droit ? » n’est pas faible. Il s’adapte. L’approbation n’est pas seulement agréable ; elle représente une forme de sécurité. Le besoin d’appartenance est un besoin humain fondamental.
Mais quelque chose de subtil peut se produire avec le temps.
- La stratégie qui nous protégeait autrefois peut progressivement devenir la manière dont nous nous définissons.
- L’enfant qui a appris à être félicité pour son obéissance peut devenir l’adulte qui évite tout choix susceptible de décevoir les autres.
- L’enfant qui a appris que la réussite apporte de la reconnaissance peut devenir l’adulte qui mesure sa valeur uniquement à travers ses accomplissements.
- L’enfant qui a appris à être « facile à comprendre » peut devenir l’adulte qui évite tout ce qui est incertain, inhabituel ou difficile à expliquer.

Au début, ces stratégies sont des outils.
Puis, sans que nous nous en rendions compte, elles deviennent des habitudes.
Puis elles deviennent des identités.
La différence est subtile.
- Une personne qui choisit d’être responsable exprime une valeur.
- Une personne qui se sent incapable de décevoir qui que ce soit protège peut-être une ancienne peur.
- Une personne qui apprécie la réussite célèbre quelque chose qui a du sens.
- Une personne qui ne peut pas arrêter de prouver sa valeur répète peut-être une ancienne stratégie de survie.
La question n’est pas de savoir si nous cherchons l’approbation. Nous le faisons tous.
La question est :
Choisissons-nous l’image que nous présentons au monde, ou sommes-nous prisonniers de son maintien ?
Car les choses qui nous ont autrefois aidés à appartenir peuvent finir par nous empêcher de devenir.
L’enfant apprend :
« Je suis aimé quand je fais cela. »
L’adulte doit un jour découvrir :
« Je peux toujours être moi-même lorsque je choisis quelque chose de différent. »
Grandir ne consiste peut-être pas à devenir complètement indépendant des autres.
C’est peut-être atteindre un point où l’approbation devient un cadeau, plutôt qu’une nécessité.
Pourquoi My Heart Will Go On est devenu Kitsch?
C’est justement ce qui rend My Heart Will Go On intéressant pour comprendre le kitsch : le kitsch n’est pas forcément laid, vulgaire ou surchargé visuellement.
On associe souvent le kitsch à quelque chose comme :
- trop de dorures ;
- trop de couleurs ;
- trop d’effets ;
- un mauvais goût évident.
Mais une autre forme de kitsch existe : le kitsch émotionnel.
My Heart Will Go On est sobre dans sa production, mais elle pousse certains codes émotionnels à leur maximum :
- L’amour éternel.
- La perte tragique.
- Le destin.
- Le souvenir qui traverse le temps.
- Une promesse qui dépasse la mort.
Ce ne sont pas des émotions subtiles. Ce sont des émotions universelles, gigantesques, presque mythologiques.
La chanson ne dit pas :
« J’ai aimé quelqu’un et ça me manque. »
Elle dit presque :
« Un amour tellement puissant qu’il continue d’exister au-delà de la mort. »
C’est une forme d’exagération.
Le kitsch apparaît quand une œuvre exprime quelque chose avec une intensité qui dépasse presque la situation réelle.
Un exemple simple :
- Une personne qui pleure discrètement dans une pièce vide → émotion retenue.
- Une personne sous la pluie, les bras ouverts, criant son amour perdu avec un orchestre derrière → potentiellement kitsch.
Ce n’est pas forcément mauvais. Au contraire, c’est parfois extrêmement efficace.
Le paradoxe du kitsch est qu’il peut être :
- sincère ;
- techniquement excellent ;
- profondément touchant.
Ce qui le rend kitsch, c’est qu’il ne cherche pas à cacher son émotion.
Il assume le sentiment jusqu’au bout.
Une bonne définition pour ton article serait :
« Le kitsch n’est pas l’absence de goût. C’est parfois une émotion tellement visible qu’elle devient presque embarrassante. »
Et c’est pour ça que My Heart Will Go On est un bon exemple : beaucoup de gens peuvent reconnaître son côté excessif tout en étant sincèrement touchés par elle. Le kitsch est souvent cet endroit étrange où l’on se dit : “C’est trop… mais ça marche.”
L’espace entre le regard des autres et soi-même

Peut-être que le but n’est pas d’échapper à l’influence.
Ce serait impossible.
Tout ce que nous aimons, tout ce que nous admirons, et même tout ce que nous rejetons est façonné par un monde qui existait avant nous. Nos goûts portent les traces de notre culture, de nos souvenirs, de nos expériences et des personnes qui nous ont façonnés.
- L’illusion n’est pas que nous sommes influencés.
- L’illusion, c’est de croire que nous ne le sommes pas.
La vraie question n’est pas :
« Comment devenir totalement indépendant du monde qui nous entoure ? »
Mais plutôt :
« Quelles parties de moi ai-je réellement choisies, et lesquelles ai-je simplement héritées ? »
La lisibilité nous donne une place dans le monde. Elle nous permet de communiquer, d’appartenir à un groupe et d’être compris.
Mais une vie entièrement construite autour du fait d’être compris peut devenir une vie construite autour de l’évitement de l’incertitude.
Et c’est justement dans l’incertitude que la création commence.
Chaque idée originale, chaque chemin différent, chaque changement profond commence par quelque chose de difficile à expliquer.
- Avant de devenir admirable, cela paraît souvent étrange.
- Avant de devenir évident, cela semble souvent faux.
- Avant que le monde ne le reconnaisse, quelqu’un doit y croire sans aucune reconnaissance.
Peut-être que devenir soi-même ne consiste pas à rejeter les attentes du monde, mais à apprendre à reconnaître le moment où elles ne nous servent plus.
À savoir quand une règle est une sagesse, et quand elle n’est qu’une habitude.
- Quand l’approbation est un encouragement, et quand elle devient une prison.
- Quand un chemin est réellement le nôtre, et quand nous ne faisons que le suivre parce que tout le monde peut le comprendre.
Car au fond, une vie n’est pas définie par la perfection avec laquelle elle correspond à un modèle.
Elle est définie par les moments où nous choisissons.
- Pas parce que le choix est plus facile.
- Pas parce qu’il garantit la réussite.
- Mais parce que, pour une fois, il nous appartient.
Les parties les plus authentiques de nous-mêmes sont souvent celles qui n’avaient aucune preuve qu’elles seraient un jour acceptées.
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