Le film Ad Astra de James Gray est souvent considéré à tort comme un drame spatial cérébral. Il ne s’agit pas principalement d’exploration spatiale, de vie extraterrestre, ni même de l’avenir de l’humanité.
Au cœur psychologique d’Ad Astra, c’est une histoire mythique. L’histoire d’un fils descendant dans les ténèbres pour affronter, et symboliquement « sauver », son père du ventre de la baleine (référence à Pinocchio de Carlo Collodi).
Mais qu’est-ce que cela signifie vraiment ?
Pour comprendre Ad Astra, il faut le lire non pas comme de la science-fiction, mais comme un mythe.
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L’intrigue

L’astronaute Roy McBride voyage dans les confins du système solaire pour retrouver son père disparu, Clifford, devenu obsédé par une mission spatiale lointaine et coupé de l’humanité.
Confronté à l’isolement, à l’obsession et à ses propres peurs intérieures, Roy doit choisir la connexion et revenir sur Terre, apprenant que certains sauvetages sont internes et non externes.
Les thèmes
Le ventre de la Baleine

Dans la structure mythologique, telle que l’a particulièrement analysée Joseph Campbell, le « ventre de la baleine » représente une descente dans l’inconnu. C’est une mort symbolique. Une confrontation avec l’obscurité. Un voyage dans l’inconscient.
Dans Ad Astra, la baleine est l’espace lui-même.
L’espace profond est :
- Silencieux
- Infini
- Isolé
- Dépourvu de chaleur humaine
Il ne s’agit pas seulement d’un environnement physique : c’est un paysage psychologique. Clifford McBride, le père, y a été englouti.
Le père englouti par le vide

Clifford n’est pas simplement disparu. Il est consumé.
Il représente :
- L’obsession sans attachement
- L’ambition sans retour
- L’idéal masculin poussé à l’extrême
- Le sacrifice de l’intimité au profit de la grandeur
Il a quitté la Terre à la recherche de réponses, de vie au-delà de notre système solaire, mais ce faisant, il s’est coupé de l’humanité.
Il a choisi la mission plutôt que la relation. La découverte plutôt que la connexion. L’infini plutôt que l’intime.
Il est prisonnier dans le ventre de la baleine de sa propre idéologie.
Le fils déjà en train de devenir le père

Roy McBride, interprété avec une retenue quasi clinique, commence le film émotionnellement fermé. Il est calme, contrôlé, discipliné, presque mécanique.
- Il excelle dans son travail.
- Son rythme cardiaque ne s’accélère jamais.
- Ses émotions restent contenues.
Mais ce n’est pas de la force. C’est un détachement hérité.
Roy dérive déjà dans le même vide qui a englouti son père. Le voyage vers Neptune n’est pas simplement une mission de sauvetage. C’est une confrontation avec son propre avenir.
Qu’est-ce que l’obscurité ?

L’obscurité dans Ad Astra n’est pas l’espace extérieur.
Elle est :
- La répression émotionnelle
- Le mythe de la grandeur solitaire
- La croyance que la réussite compense l’absence
- L’illusion que le sens existe quelque part « là‑bas »
Clifford croyait que le salut viendrait de la découverte. Roy réalise peu à peu que le salut vient de la connexion. L’obscurité est l’idée que l’amour est secondaire par rapport au but.
Le père peut-il être sauvé ?

Lorsque Roy atteint enfin son père, quelque chose de crucial se produit. Il n’y a pas de réunion triomphante. Pas de réconciliation émotionnelle. Pas de grande révélation.
Clifford ne veut pas revenir. Il reste fidèle au vide. C’est la vérité mythique la plus difficile :
Parfois, on ne peut pas sauver le père. Parfois, le sauvetage est intérieur. Roy comprend que son père ne peut être racheté par la force. L’obsession est trop complète. Le vide trop profond.
Alors que fait Roy ? Il le laisse partir.
Le véritable sauvetage

En termes mythiques, « sauver nos pères du ventre de la baleine » ne signifie pas toujours le tirer vivant de sa prison.
Cela signifie :
- Affronter ce qui l’a englouti
- Comprendre sa blessure
- Refuser d’hériter du même destin
La transformation de Roy ne se produit pas lorsqu’il atteint Neptune — mais lorsqu’il choisit de revenir sur Terre.
Il choisit la relation plutôt que l’isolement. La vulnérabilité plutôt que l’armure émotionnelle. La présence plutôt que l’abstraction.
Il brise le schéma générationnel. Voilà le véritable sauvetage.
Une histoire universelle

C’est pourquoi Ad Astra résonne bien au‑delà de la science‑fiction.
La plupart des pères ne sont pas perdus dans l’espace. Mais beaucoup sont perdus dans quelque chose :
- Le travail
- Le traumatisme
- Le silence
- L’idéologie
- Le deuil non exprimé
Beaucoup de fils et de filles grandissent en essayant de décoder cette absence. Le film universalise une question profondément personnelle :
- Comment aimons‑nous quelqu’un qui a choisi la distance ?
- Comment ne pas devenir ce qui nous a fait souffrir ?
- Comment hériter de la force sans hériter de l’exil émotionnel ?
Image finale

Roy revient sur Terre.
- Pas victorieux.
- Pas triomphant.
- Mais éveillé.
Il a regardé dans le vide et n’a trouvé aucune réponse cosmique. Le sens n’a jamais été « là‑bas ».
Il était ici. Sur Terre.
- Dans la relation.
- Dans la vulnérabilité.
- Dans le choix de la connexion.
Les leçons
La tension entre la transcendance et les contraintes sociales

Qu’est-ce que la morale du troupeau ?
La morale du troupeau, c’est :
- L’ensemble des règles sociales, des attentes et des « comportements acceptables » qui permettent à la société de rester cohésive
- La pression à se conformer : ce que « tout le monde » croit, fait ou valorise
- Souvent orientée vers la survie : éviter les risques, rester dans le rang, ne pas défier le statu quo
Ce n’est pas intrinsèquement mauvais, c’est protecteur.
Mais cela peut se ressentir comme restrictif, surtout pour quelqu’un qui cherche la profondeur ou la transcendance.
Ce que la transcendance nous demande
La vraie transcendance (intégrée, comme nous l’avons discuté avec l’espace profond) nous demande de :
- Voir au-delà de la vie ordinaire
- Suivre notre propre boussole intérieure
- Prendre le risque d’être rejeté ou désapprouvé
- Choisir la présence, le sens, l’amour plutôt que la simple conformité
Elle entre souvent en conflit avec la morale du troupeau.
Le paradoxe
Nous ne pouvons pas pleinement habiter la transcendance sans sortir du troupeau.
Mais si nous abandonnons complètement le troupeau, nous risquons :
- L’isolement
- Le malentendu
- La perte de nos structures de soutien
Le vrai défi est donc la réconciliation : comment vivre pleinement tout en restant humain, connecté et responsable.
Une réconciliation pratique
On peut la penser comme un spectre :
- Conscience du troupeau : comprendre les règles, attentes et pressions
- Navigation dans le troupeau : évoluer à l’intérieur quand c’est nécessaire — pour survivre, pour les relations ou pour influencer
- Choix transcendant : décider consciemment quand rompre, plier ou ignorer le troupeau, lorsque notre boussole intérieure l’exige
- Intégration : ramener les leçons pour enrichir les autres, et non simplement fuir
On n’a pas besoin d’être totalement dedans ou totalement dehors. L’objectif est la conscience : agir à partir de la compréhension plutôt que de la conformité aveugle ou de la rébellion aveugle.
Analogie mythique
Dans Ad Astra :
- Le père suit son propre « troupeau » : la mission, l’héritage de l’exploration, la culture de la réussite
- Le fils transcende, mais il doit réconcilier : revenir à la connexion humaine, sans l’abandonner complètement
La morale du troupeau n’est pas détruite. Elle est contextualisée. On apprend ce qui sert la vie, ce qui la limite, et ce qu’il faut laisser derrière soi.
En résumé
La transcendance sans conscience du troupeau = isolement.
La morale du troupeau sans transcendance = stagnation.
L’art consiste à marcher entre les deux : éveillé, conscient, vivant.
Qu’est-ce que le chez-soi exactement ?

Il existe deux types d’isolement différents :
Isolement géographique
Être loin de ce que l’on connaît. Langue différente. Codes différents. Moins de repères profonds.
Isolement existentiel
Se sentir invisible. Mal aligné. Ne pas être chez soi dans la culture dominante qui nous entoure. On peut être entouré de sa famille dans notre pays de naissance et se sentir malgré tout exilé.
On peut être à l’étranger et se sentir davantage en accord avec soi-même. Le chez‑soi n’est pas là où nous sommes nés. Le chez‑soi est là où notre système nerveux se détend.
Les deux manières de vivre

Mode surface
Routine, distraction, survie, poursuite, comparaison.
La vie semble plate. Mécanique. Répétitive.
Mode profondeur
Présence. Conscience. Sens. Création. Amour. Risque.
La même vie extérieure, mais vécue consciemment.
La vie « plus grande » n’est pas nécessairement :
- Plus d’argent
- Plus de célébrité
- Un autre pays
- Une autre planète
C’est l’intensité avec laquelle nous habitons notre propre existence.
Les deux types de profondeurs

Profondeur expansive
- Nous allons loin, mais nous restons connectés.
- Notre aventure élargit notre humanité.
- L’amour grandit avec elle.
Profondeur isolante
- Nous allons loin, mais nous nous refermons.
- Notre mission remplace la relation.
- Nous justifions la distance au nom du sens.
De l’intérieur, les deux peuvent sembler intenses. Les deux peuvent sembler profondes.
La différence n’est pas l’intensité. La différence est l’intégration.
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Conclusion

Ad Astra est un mythe déguisé en film spatial.
Il raconte l’ancienne histoire de la descente dans les ténèbres pour faire face à son père et découvrir que le véritable acte de salut n’est pas de le changer, mais de se transformer soi-même.
- Le ventre de la baleine est l’isolement.
- L’obscurité est l’obsession sans amour.
- Le sauvetage consiste à choisir de revenir à la maison.
Et parfois, revenir à la maison (connexion et présence) est l’acte le plus courageux de tous.
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